Les bouquetins en Chartreuse, neuf ans après la réintroduction

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Emblème de la protection de la nature alpine, le bouquetin est un animal de milieux rocheux que l’on peut parfois observer jusqu’à assez basse altitude.
En Chartreuse, il fréquente principalement les barres rocheuses, les pentes raides et les milieux ouverts à proximité d’escarpements rocheux où il peut se réfugier pour se protéger ou fuir de potentiels prédateurs.

Les bouquetins font preuve d’une grande capacité d’adaptation en fonction des conditions météorologiques, de la végétation ou des activités humaines. Lorsqu’il fait trop chaud ou que la tempête s’abat sur le massif, ils n’hésitent pas à s’abriter à l’entrée des cavités ou des abris sous roche, parfois en compagnie de chamois. Lorsque les pentes sont blanchies par la neige, les bouquetins utilisent les versants qui déneigent le plus vite ; on peut donc les observer sur les pentes les plus raides exposées à l’est, à l’ouest ou au sud.

Bouquetins des Alpes @Paul Boudin

Au printemps et à l’automne, ils n’hésitent pas à s’aventurer sur le plateau de l’Alpe et de l’Alpette, qu’ils quittent dès que les troupeaux montent en estive. Le reste de l’année, ils peuvent être observés au milieu des pinèdes de pins à crochet, des clairières de l’étage subalpin et des dalles de lapiaz.

En 2010 et en 2011, le Parc naturel régional de Chartreuse a réintroduit 30 bouquetins des Alpes, sur la commune d’Entremont-le-Vieux, au pied de la Réserve Naturelle Nationale des Hauts de Chartreuse.

Afin de mixer les origines du noyau de population de Chartreuse, 15 bouquetins ont été capturés en 2010 sur la Réserve de Belledonne-Sept Laux gérée par l’Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage (ONCFS) et 15 autres bouquetins ont été capturés en 2011, dans le Parc national de la Vanoise, sur la commune de Champagny-en-Vanoise.

Bouquetin des Alpes @Thomas Cugnod

Un peu plus de 8 ans après les dernières opérations de réintroduction de bouquetins des Alpes en Chartreuse, le bilan est assez contrasté. Étant donné qu’aucun animal né en Chartreuse n’a été équipé de dispositif de marquage ou de géolocalisation et que les milieux fréquentés ne facilitent pas l’observation visuelle, la précision des connaissances concernant la répartition géographique des animaux et la dynamique de la population a diminué au fur et à mesure des années.

Répartition géographique et habitats

Depuis 2010, les bouquetins sont toujours majoritairement observés sur deux secteurs : le Granier et l’entité « Pinet – Fouda Blanc – Roche Fitta ». Ces deux secteurs sont ce que l’on appelle des « sites vitaux », car ils sont utilisés au moment du rut (décembre), des naissances (juin) et pendant la période hivernale. Les femelles et les jeunes animaux sont particulièrement fidèles à ces sites tout au long de l’année. Les mâles, hormis pendant la période du rut, sont beaucoup plus mobiles et visitent largement la moitié Est du massif de Chartreuse. L’axe de circulation utilisé par les bouquetins (ou corridor) est guidé par les crêtes rocheuses et les vires (sangles) des Hauts de Chartreuse jusqu’au Mont Saint-Eynard.

Les animaux sont régulièrement observés du Granier aux crêtes de Bellefont, mais également sur Pravouta en passant par la Dent de Crolles, puis de façon plus anecdotique sur les crêtes du Saint-Eynard.

En 2011, des mâles ont aussi été observés sur les crêtes du Mont Joigny, de l’Outheran et de Roche Veyrand. Par contre, aucune observation n’a encore été répertoriée sur le secteur du Grand Som, de Chamechaude, du Charmant Som et de la Sure. Sur ces derniers secteurs, le bouquetin est souvent confondu avec le mouflon.

Dynamique de la population

Sur une soixantaine de bouquetins (évaluation au doigt mouillé), nous comptabilisons actuellement au maximum 8 bouquetins marqués (boucles aux oreilles et collier), dont 7 femelles et 1 mâle. En 2018, 6 cabris ont été observés, ce qui est relativement faible. Cependant nous pouvons retenir qu’au cours des neuf premières années, l’indice de reproduction est globalement bon (supérieur à o,8).

Le point particulièrement positif est que des naissances gémellaires ont été observées quasiment tous les ans, ce qui est relativement rare chez le bouquetin et signe d’une bonne dynamique.

Le point le plus négatif est que la mortalité relativement importante les premières années a ralenti la croissance de la population et n’a pas permis d’avoir un décollage démographique important comme espéré. Les femelles originaires de la Vanoise ont très peu participé à la reproduction et plusieurs ont été emportées par des avalanches avec leurs cabris. Il est aujourd’hui impossible d’évaluer si les animaux de la Vanoise ont pu contribuer significativement au brassage génétique de ce noyau d’animaux réintroduits.

Il est important de rappeler que le bouquetin des Alpes est une espèce qui a été sauvée in extremis de l’extinction et qui a subi, suite à son sauvetage et aux différentes réintroductions, des goulots d’étranglement génétique. La pérennité d’une population animale sur le long terme étant grandement dépendante de cette diversité génétique et l’insularité de la Chartreuse rendant le brassage génétique impossible, il est important de maintenir le suivi de cette population et notamment :

  • d’évaluer la croissance de la population,
  • de suivre la colonisation sur l’ensemble du massif,
  • d’étudier la diversité génétique et l’état sanitaire de la population afin d’envisager un renforcement du noyau réintroduit.

La réintroduction de cette espèce emblématique est une aventure naturaliste et humaine exceptionnelle, qui a mobilisé de nombreux agents publics (Parcs nationaux, ONCFS, ONF, Réserves naturelles, DDT, DREAL, etc.) mais qui a également mobilisé de nombreux bénévoles d’associations ou individuels (naturalistes, accompagnateurs en montagne, habitants, chasseurs, photographes…) qu’il est important de remercier.

Bouquetin des Alpes @Alain Gagne

Paul Boudin et Gérard Pin

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